Women Are Not Afraid – Partie 2 Le premier souffle
- paulinemakoveitchoux

- 26 mai
- 5 min de lecture
J’ai commencé les premiers portraits de Women are not afraid un soir de septembre 2019. C’était après une séance de collages contre les féminicides dans les rues de Paris, avec quelques militantes féministes. Je les ai trouvées belles, puissantes, inspirantes, ces femmes qui reprenaient la rue, ensemble, la nuit. Qui n’avaient pas peur, ou qui la bravaient.
Je les ai vues se sentir légitimes, à leur place.
J’avais vu naître ce mouvement, initié par Marguerite Stern, quelques semaines plus tôt, fin août, au Jardin Denfert.
J’avais suivi plusieurs groupes de femmes, documenté leurs collages, partagé mes images pour qu’elles circulent, pour qu’elles racontent cette révolte, ce nouveau mode d'expression féministe. Pour qu’on voie. Pour qu’on sache.
Pour qu’on n’oublie jamais celles qui ont été assassinées parce qu’elles étaient des femmes.
Ça m’a beaucoup rappelé ma rencontre avec Ni Putes Ni Soumises. Sauf que cette fois, j’étais dedans. J’étais militante. Activiste depuis plusieurs années. Et ici avec mon appareil photo entre les mains.
Avec le pouvoir de raconter. De créer les images qui me faisaient vibrer. Et de les offrir, en espérant qu’elles fassent vibrer d’autres filles, d’autres femmes.
Comme moi ce samedi-là à Vitry, quand j’ai croisé la route de Ni Putes Ni Soumises.
Quand j’ai compris ce que ça fait, l’adrénaline de la lutte, la puissance de la sororité.
Ce soir-là, j’ai eu envie de garder une trace. De capter ce moment au delà des collages. Je leur ai demandé de poser, chacune, seule, face à mon objectif. Certaines regardaient droit dedans. D’autres au-dessus. Ailleurs.
Je cherchais.
Le cadre. La lumière. L’angle. Ce que je voulais dire. Et comment le dire.
On a refait une séance, quelques jours plus tard. Avec des copines militantes, dans le 13e arrondissement. Quartier des Olympiades. Celui de mon enfance. Que je connais par cœur. Que j’aime pour ses tours, ses passerelles, ses souvenirs.
Je testais encore. Des regards, des gestes, des postures. Des mentons levés. Des yeux qui tiennent tête.
Puis, comme souvent, je suis partie souffler au Portugal. Mon refuge. Un petit village de pêcheurs. Loin du bruit, loin de la ville, loin des luttes. Là-bas, j’ai revu les images. Et j’ai su.
Je voulais des portraits serrés. Des regards qui transpercent. Des femmes debout. Solides. Fières. Inébranlables.
En arrière-plan, quelques traces de la ville : lampadaires, voitures, immeubles.
Mais pas d’humains. Parce que trop souvent, quand on est harcelées, agressées dans la rue, on est seules. Seules dans une ruelle vide. Seules dans un métro bondé. Seules au milieu du monde.
Les témoins détournent les yeux. Alors je veux qu’ils ne puissent pas détourner les yeux de ces portraits. Je veux qu’ils regardent. Qu’ils voient. Qu’ils sentent la force, la rage, la vie. La survie.
Le nom est venu comme ça. D’un coup. Women Are Not Afraid. En anglais, sans y réfléchir. Peut-être parce que ça allait plus loin que la France. Parce que cette peur, cette force, cette solitude, cette colère, elles existent partout. Peut-être aussi parce que j’avais besoin d’une langue qui circule.
C’était le début. Le premier souffle d’un projet qui continue de grandir. Qui m’a fait grandir aussi.
Je voulais partager les portraits de ces badass sur mes réseaux sociaux. En cherchant une légende, je me suis retrouvée à écrire un manifeste, d’un trait, en quelques minutes :
“Le temps est arrivé, pour les femmes, de prendre leur place dans l’espace public.
Nous ne devons plus avoir peur dans les espaces communs.
Nous devons vivre sans craindre de sortir, de jour comme de nuit.
Nous devons être libres de nous habiller comme nous le voulons, de fréquenter les lieux qui nous plaisent, de ne pas s’imposer de couvre-feu.
Nous devons être libres.
Les agresseurs ne doivent pas l’être, ce sont leurs actes qui sont condamnables, pas notre liberté d’être et d’exister.
L’espace public doit être partagé, entre les femmes et les hommes.
La peur doit changer de camp.”
J’ai partagé cela sur mon compte Instagram : les premiers portraits individuels, le manifeste, le titre. C’était alors la naissance publique de Women Are Not Afraid. La série ne m’appartenait plus, je l’offrais, aux filles et aux femmes.
Et j’ai commencé à recevoir des messages. Des messages de femmes. Qui réagissaient aux photos, au manifeste. Qui disaient que ça leur parlait. Qu’elles se reconnaissaient. Qu’elles voulaient, elles aussi, rejoindre la série.
Alors j’ai dit oui. Bien sûr que oui. Comment refuser d'être un outil de la résistance des femmes ?
J’ai posté en story sur instagram : rendez-vous vendredi soir, devant la Bibliothèque nationale de France. Je serai là, pour photographier celles qui veulent entrer dans la série.
Ce soir-là, 25 femmes sont venues. Certaines entre copines. D’autres seules. Je ne m’y attendais pas. Pas à ce nombre-là. Pas à cette énergie.
Pour éviter de faire les mêmes images, on a marché. Ensemble. J’ai photographié chacune. Une par une. On a tenté des photos de groupe, dans le métro, dans la rue.
Mais rien ne me convainquait.
Et puis l’une d’elles a crié : "Et dans ce bus ?" Un bus vide s’est arrêté. On est montées. J’ai demandé aux femmes de s’installer tout au fond. Là où on ne se sent jamais en sécurité, seule, tard le soir. Ce soir-là, elles ont investi cet espace. Et la première photo de groupe Women Are Not Afraid est née comme ça. En une minute.

Quand j’ai partagé cette photo, et les nouveaux portraits, tout s’est emballé. Les messages. Les partages. Les demandes. "Comment je peux poser, moi aussi ?"
Et j’ai compris. Cette série n’était pas terminée. Elle ne l’est toujours pas.
Je l’arrêterai peut-être un jour. Quand plus personne ne demandera à y entrer.
Women are not afraid ce n'est pas seulement une série photographique, c'est aussi une expérience humaine, entre femmes. De s'approprier les rues, ensemble, en groupe, la nuit. De se sentir fortes et solidaires les unes des autres, le temps d'une soirée.
Aujourd’hui, mai 2025, Women Are Not Afraid compte environ 280 portraits individuels et 70 photos de groupes. Réalisées en une quarantaine de séances entre Paris, Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Annecy, Toulouse, Cardiff, Nantes, Lyon, Glasgow, Bruxelles.
Elle a été exposée à Paris, Ivry, Vitry, Annecy, Boulogne-Billancourt, Glasgow.
Elle est en pause. Pour le moment. Reprise prévue à l’automne. À Brighton.
Autour de Women Are Not Afraid, j’interviens aussi dans les écoles. Dans des entreprises. On parle de la place des femmes dans l’espace public. Et je montre les images.
Toutes les femmes sont les bienvenues, depuis le début. Il n’y a pas de casting. Pas de sélection. Pas de retouches. Pas de Photoshop. Je photographie les femmes telles qu’elles sont. Authentiques. Réelles. Puissantes. Comme dans le reste de mon travail photographique. Sans sexualisation. Sans filtres. Juste elles. Vraies.
Je veux que ces photos — qu’on les voie sur un mur d’exposition ou en scrollant sur un téléphone — donnent de la force. Qu’elles disent : tu n’es pas seule. D’autres femmes résistent, elles aussi. Que l’on ait peur ou non, de jour comme de nuit.
La série vit, grandit, voyage. Et tant que les femmes auront envie d’en faire partie, elle continuera d’exister.
– À suivre –

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